Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Surf loose report

Chroniques de la loose surfistique ordinaire

Instant Karma

Devant google maps, 8h.

 

Ça y est! Le blocus sur les séries vient d'être officiellement levé par le gouvernement, je peux donc retourner surfer en toute légalité… dans la limite des 20kms autour de mon domicile. Alors voyons voir…

 

Je trace fébrilement la ligne qui me sépare des grandes plages. Et merde! Ça se joue à un cheveu. Plus près? Impossible de rejoindre le moindre spot sans plier la carte. Je sais que c'est mal, mais je charge quand même le camion dans un mélange de culpabilité et d'excitation, répétant en boucle toutes sortes d'excuses malhonnêtes: "à deux kilomètres près, qui viendra me le reprocher?", "Et puis je suis prêt à parier qu'il y aura des immatriculations étrangères dans le parking de toutes façons", "Quand je vois le nombre de mecs qui sont allés surfer pendant le confinement, alors que j'ai joué le jeu à fond…"

 

Bref, me voilà sur la route, bien décidé à commettre l'irréparable, aidé en cela par les encouragements tacites de tous ces vaillants révolutionnaires qui se sont gavés pendant l'interdiction, certains poussant le courage jusqu'à se cacher derrière un certificat médical pour justifier leurs actes. Un peu comme si un voleur allait braquer une banque armé d'un mot d'excuse de son avocat.

 

J'ai rendez-vous avec une paire de potes chez l'un d'entre eux, logé quelques kilomètres derrière les dunes. Le plan est le suivant: partir de chez lui à vélo et traverser la pampa pour atteindre un spot éloigné de tous les parkings connus et, avec un peu de chance, pas complètement saturé par la foule prévisible de surfistes affamés qui attendent ce jour depuis plus d'un mois. La conjonction de conditions météo très favorables, de la levée du ban, et de coordination (elle est pas facile celle là…) nous fait en effet présager d'un joyeux bordel bordélique digne d'une rentrée de houle un 15 juillet.

 

Une fois n'est pas coutume, je me change donc dans le jardin du local de l'étape. La combi enfilée et la planche sous le bras, nous enfourchons tous les trois nos montures pour prendre la route de ce surf-trip aventure sauvage façon "Lost in the sweat" en Bretonnie. Parce que oui, on transpire pas mal quand on pédale dans le sable habillé de 4mm de néoprène. Putain qu'on transpire! Le premier kilomètre est à peine avalé que j'ai déjà les bonbons qui collent au papier, tandis que la selle (trop) étroite de mon vélo de prêt s'acharne à me torturer la prostate. Assis sur le travers de ma cuisse pour éviter de ne faire exploser les hémorroïdes à chaque bosse, je pousse tant bien que mal sur les pédales tout en serrant ma Cymatic sous le bras. Les roues s'enfoncent et glissent, la chaîne déraille par à-coups sous la pression, mais nous grignotons la distance qui nous sépare de la mer, mètre après mètre.

 

S'adressant les uns aux autres, nous nous lançons des encouragements: "Au moins comme ça on sera bien échauffés en arrivant sur place!", "Putain, on l'aura mérité notre session!", "Vous n'avez pas l'impression qu'on vit quelque chose d'authentique là?". J'ai les jambes en compote et une ampoule au périnée lorsqu'enfin nous apercevons les dunes annonciatrices de la délivrance. Nous échangeons un regard plein d'espoir, évitant de songer au trajet retour, lorsque la session aura eu raison de notre endurance.

 

Il y a des moments dans la vie où le karma est instantané. Où le grand équilibre cosmique paye sa dette sur-le-champ. L'instant où nos regards embrassent l'océan est de ceux là: pour récompenser nos efforts, la mer nous accueille en offrant à nos yeux une série de lignes sublimes, parfaitement glass, ouvrant juste comme il faut et, cerise sur le gâteau, pratiquement désertes à l'exception d'une poignée de surfistes aussi courageux que nous. Le spectacle est émouvant et excitant à la fois. Nous nous sentons pionniers et explorateurs. Nous sommes aux antipodes de la centaine de mecs à l'eau du côté de Sainte-Barbe, probablement déjà en train de se tailler des croupières à coups de dérives pour savoir qui aura le droit de se faire une place au peak.

 

Sans se faire prier, nous nous mettons à l'eau. Le choc thermique redouté (après un mois d'abstinence, on devient vite frileux) n'a pas lieu et la fraicheur se révèle au contraire bienvenue pour compenser l'effort sudatoire tout juste accompli. Les vagues sont lisses, généreuses et faciles, nous commençons les uns et les autres à glisser sans la moindre retenue. Mon pote-qui-bosse-en-slip, équipé de sa rétro fish, ondule tout en souplesse le long de lignes interminables. Le taliban caucasien joue des rails avec son groveler. Et je trouve personnellement quelques belles pentes pour entrainer ma glisse backside. De temps en temps, nous partageons même une vague à plusieurs, dans le respect des règles de distanciation sociale, cela va sans dire.

 

Le soleil est intense et nous éblouit d'autant plus qu'il se reflète sur le miroir de l'océan. Il nous arrive fréquemment de ne pas nous voir les uns, les autres et de nous taxer de façon involontaire. Chose qui n'est certes pas dramatique entre potes, mais qui se révèle un brin plus ennuyeuse lorsqu'un inconnu équipé d'une Cymatic (autant dire, un type forcément très bien) me coupe la route sur une gauche qui avait pourtant très bien démarrée. Excuses faites et acceptées, je me replace sans délai pour profiter immédiatement de la plus belle rampe de la session: instant karma! Sous les yeux un poil jaloux de mon taxeur anonyme, je démarre sur l'épaule d'une superbe gauche qui m'accompagne pratiquement jusqu'à la plage, non sans m'avoir offert une débauche d'opportunités de virages et de gerbes d'eau.

 

La session se prolonge dans la bonne humeur générale. En voyant mon pote-qui-bosse-en-slip gratifier le public d'un superbe parking à vélo sur un take-off magnifiquement enfourné, je lui fait part de mon analyse: "Je suis pas un expert, mais quand on commence ce genre de prouesse, c'est qu'on est bien fatigué. Va falloir songer à lever le camp avant que l'un d'entre nous ne se blesse!" Nous regardons nos montres respectives: il va effectivement falloir songer à rejoindre nos épouses avant de nous faire houspiller. Chacun d'entre nous annonce "la dernière".

 

Une demi-heure et quelques dizaines de vagues plus tard, nous nous rendons à l'évidence: nous n'avons aucune volonté. Mais l'heure tourne et il n'est plus possible de reculer: cette fois, c'est la der des der. Comme pour confirmer cet état de fait, slipman se fait littéralement ramener au bord par une droite interminable sur laquelle nous le voyons faire l'ascenseur pendant plus d'une dizaine de secondes. De concert, le taliban caucasien et moi-même lui adressons nos plus vifs encouragements: "NE REVIENS PAS! C'EST TERMINÉ. TU NE FERAS PAS MIEUX, NE GÂCHE PAS CET INSTANT!!!". Mais le bougre nous ignore et vient se replacer pour constater en notre compagnie que la houle s'est complètement cassée la gueule et qu'il va falloir rentrer au bord en nageant au travers de la soupe d'algue. Triste réalité.

 

La session bel et bien terminée, nous ne pouvons que nous réjouir d'avoir pu vivre cet instant exceptionnel, d'avoir pu profiter de conditions agréables entre potes sur un spot pratiquement désert, lorsque le reste du littoral croule probablement sous l'affluence. Une chance insolente qui mérite certainement une petite contrepartie cosmique…

 

Ah putain, il faut encore se taper le retour à vélo, en combi mouillée dans le sable sec, sur une selle spécialement conçue pour broyer les couilles!

 

Instant karma.

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
C
Bon karma alors !.
Répondre
A
Tu s'rais pas en train de te la péter avec ton secret spot, par hasard ?
Répondre
U
Si secret veut dire "sur les grandes plages mais assez loin d'un parking pour dissuader le surfiste moyen" alors... Oui?