Chroniques de la loose surfistique ordinaire
21 Juillet 2019
La guérite, 5h54.
Encore une fois, je suis le premier à l'eau, mais cette fois deux potes sont en route pour me rejoindre, attirés par l'espoir de pouvoir contempler la gagnante du boule d'or 2018 et sa paire de fesses la plus ferme d'Europe. Pendant qu'ils se changent sur le parking, je profite d'une paire de vagues inattendues vu la médiocrité des conditions actuelles. Encore une fois, les modèles météo ont pêché par excès d'optimisme, et les 70cm annoncés montent difficilement plus haut que le genou. Au rayon des bonnes nouvelles par contre, le vent est tombé comme prévu et les vagues sont propres en dépit de leur petitesse. Il n'est toutefois pas question de faire la fine bouche vu la pénurie de vagues largement installée depuis plusieurs semaines, d'autant qu'ici à ce que le spot soit saturé, les choses ont encore le temps d'évoluer, notamment avec la fin de la montante.
Rapidement, je vois mes deux loustics descendre de la dune habillés en hommes-grenouilles. Cependant, l'un d'eux ne porte pas de planche sous le bras. Au lieu de ça, il arbore fièrement une gaule avec laquelle il prétend s'adonner aux joies du lancer un peu à l'écart de notre peak, prétextant des conditions insuffisantes pour se mettre à l'eau. D'un regard entendu, le pote venu me rejoindre confirme le sentiment que notre acolyte n'a probablement pas l'intention de ramener le manger, mais préfère sans doute surveiller l'entrée du parking dans l'éventualité de pouvoir accrocher son hameçon à un maillot très échancré.
La session commence sans surprise: Mon knacki-ball et son longboard ne font pas de miracles, même si mon pote souligne que "c'est quand même mieux que Jeudi dernier". Au bout de quelques dizaines de minutes, la wax fraichement étalée a déjà foutu le camp de mon deck en mousse, ce qui me coûte un magnifique grand écart au moment où, voulant appuyer un roller sur une vague un peu moins molle que les autres, mon pied arrière glisse de la surface vert-chiottes et file voir de l'autre côté de la vague si j'y suis. Le craquement de mes testicules retentit avec une telle violence que mon pote, qui vient juste de terminer une saumonade et remonte à présent au peak, me demande quel partie de mon corps a fait ce bruit sourd.
Physiquement diminué, j'accepte sans retenue sa proposition d'échanger nos planches, sans penser au fait qu'il n'a toujours pas étalé de wax en dehors des deux cercles délimitant grosso-merdo la position de ses pieds. J'enchaîne donc les gamelles à mesure que j'essaie de reculer mes appuis pour faire pivoter sa péniche. Soulignant l'inconfort de la situation auprès du propriétaire de la planche, celui-ci me précise que cette planche n'est de toutes façons pas conçue pour tourner, mais constitue en revanche un excellent tremplin pour qui souhaite s'adonner aux joies de l'homme saumon. Je passe donc les minutes qui suivent à terminer mes glisses par un plongeon au dessus de la lèvre avec la grâce d'un salmonidé remontant la rivière vers son lieu de ponte.
Alors que nous récupérons nos flotteurs respectifs et commençons à envisager une sortie en direction du parking, un évènement inattendu vient soudain raviver l'intérêt de cette session: notre pêcheur brocouille, constatant une amélioration significative des conditions, a finalement décidé de prendre part à la glisse. Notre deuxième session commence, avec de vraies vagues cette fois, sur lesquelles nous nous adonnons à moultes taxes éhontées et autres vagues-à-trois nous garantissant une suprématie sans partage sur l'ensemble du peak. C'est un fait: personne n'ose venir se coller à trois branleurs qui font aussi ouvertement de la merde.
Lancé sur une backside, mon pote-qui-bosse-en-slip me colle un drop in avec sa péniche, sans doute le plus beau de sa vie. Je tente de passer par dessus sa planche, conscient que mes dérives soft-edge et mes rails en mousse ne pourront pas faire grand mal à sa construction "technology epoxy made in BZH". Il en résulte un énorme bordel et probablement aussi un noeud dans nos leashs. Quelques minutes plus tard, je m'élance sur le haut de la vague qu'il occupe déjà pour dérouler sa pente le rail collé contre le sien, jusqu'à ce que la lèvre se mette à fermer soudainement, emportant mon knacki droit dans les pattes de l'innocente victime. Notre marin pêcheur n'est pas en reste: souffrant d'un sévère mal de dos, il a toutes les peines du monde à terminer son take-off et exploiter les vagues qu'il capte. Mais cela ne l'empêche pas de se jeter dans tout ce qu'il peut pour faire la luge. Notamment, et surtout, si l'un de ses amis s'y trouve déjà.
Attiré à l'écart par une gauche un peu plus longue que la moyenne, je tombe face à face avec un homonyme de ma connaissance qui déroule sa droite sur un knacki max. Nos deux vagues s'avérant être en réalité la même, la question se pose alors légitimement de savoir lequel de nous deux a la priorité. En temps normal, j'aurais essayé de le persuader qu'il est de bon ton de laisser la faveur au goofy, mais dans l'urgence de la situation, il est clair que reste sur la vague celui de nous deux qui a le moins à perdre au cours d'une éventuelle et imminente collision. Le problème, comme chacun peut s'en douter, c'est qu'entre un knacki ball et un knacki max, l'arbitrage est délicat, aucun de nous deux n'ayant objectivement grand chose à perdre. La situation se règle donc à l'amiable tandis que nous jetons tous deux nos viandes respectives à l'écart en une magnifique saumonade collégiale.
Le temps passe tellement vite avec les copains... Le soleil est déjà relativement haut dans le ciel, les peaks alentours saturés, le parking probablement plein, et mes épaules commencent à tirer. J'ai le sentiment de ne pas pouvoir arriver chez moi à l'heure prévue avec les croissants commandés la veille au soir par mon cercle familial. Et pourtant, il est difficile de quitter une si bonne compagnie. Nous tentons une vague à trois qui se transforme en carnage à deux suivi d'une fermeture pour le seul d'entre nous ayant échappé au carambolage. Ahhh, que de bons souvenirs qui viendront égayer nos prochains apéros!
Tout en continuant à prendre des "dernières vagues", nous guettons toujours l'arrivée tant attendue du string orange qui, hélas, ne semble pas vouloir honorer le spot de sa présence aujourd'hui. Une amère déception sans aucun doute pour celui qui n'en a fait la rencontre qu'au travers de mon blog, et une raison supplémentaire de trainer sur place, dans l'espoir d'entrevoir enfin le sacro-saint jambon. Hélas, la prophétie ne se réalisera pas, en tout cas pas dans les délais impartis par nos consciences respectives, et le marin pêcheur en est quitte pour remonter au parking en même temps que nous, bredouille, sans avoir tâté de bar ni de morue.
Séchés et changés, nous profitons encore de quelques minutes d'oisiveté pour fixer nos prochains rendez-vous, avant de nous en retourner à la morne réalité de nos existences respectives. Entre les copains, le soleil et le surf (aussi petit soit-il), j'ai les plus grandes peines du monde à réaliser que je ne suis pas en vacances et qu'il faudra retourner bosser demain...
...juste après la session du matin, évidemment.