Chroniques de la loose surfistique ordinaire
30 Septembre 2019
Les crevettes, 12h.
C'est toujours pareil! Quand un pote m'envoie un SMS à 9h30 pour dire que c'est potable, je passe la matinée à psychoter et j'arrive sur le spot dans tous mes états. Pourtant, une fois sur place je dois me rendre à l'évidence: ça ne sera qu'une session très moyenne, comme toutes celles qui l'ont précédées. Un gros mètre mou et plein de mousse, balayé par un vent soutenu side-shore. Miam!
La voiture de mon copain aryen-hippie est dans le parking. Je me gare sur la place qu'il m'a gardée au chaud. Lui, il est à l'eau depuis plusieurs heures déjà, mais je sais qu'il n'y a aucun risque de le voir sortir avant le coucher du soleil. Je n'endurerai donc pas tout seul ces conditions... exceptionnelles?
En arrivant au bord, Linette bien calée sous le bras, je repère un type qui déroule une droite à toute berzingue. Il ponctue sa course effrénée de un, puis deux, et enfin trois rollers sur lesquels il colle sa planche à midi à chaque coup. Le mec joue dans une autre catégorie c'est clair, lui et moi n'avons en commun que la coiffure. Mais ce qui me remonte le moral dans cette démonstration de force, c'est que si le mec y est arrivé, cela signifie que les conditions le permettent! J'ai donc peut-être, de mon côté, un mince espoir de faire quelque chose.
Avec à peine plus de 5 surfistes à l'eau, je n'ai aucune difficulté à retrouver Balanstonmeyeurtric. Il partage avec moi son analyse de la situation: "Les vagues sont bizarres aujourd'hui. Des fois elles ferment, des fois c'est mou... En gros, c'est fermou™". L'information assimilée, la vraie session peut commencer.
Je ne m'attarderai pas sur le détail de ces deux heures passées à surfer tout à fait moyennement des conditions tout aussi moyennes. Je n'évoquerai pas non plus l'irruption d'un sosie de mon pote (même coiffure, même barbe) qui, pour une raison que je n'ai toujours pas comprise, a subitement décidé de se planter à moins de 2m de moi avant l'arrivée d'une série. Je garderai enfin sous silence la taxe immonde que je lui ai mise quelques secondes plus tard après avoir cru qu'il partait à droite, mais enfin bon fallait pas venir me chercher.
Non, la seule chose réellement intéressante qui s'est passée aujourd'hui c'est que j'ai réussi, sans trop savoir comment ni pourquoi mais à la faveur d'une vague qui s'est mise à creuser pile au bon moment, à envoyer un bottom d'un niveau supérieur. Plus bas sur mes appuis qu'à l'accoutumée, les yeux rivés sur la lèvre, j'ai senti mon bassin tout entier s'inscrire dans la courbe comme jamais il ne l'avait fait, et la planche mordre en prenant de la vitesse. Le haut de mon corps, d'une façon presque indépendante, avait déjà engagé la rotation en haut de vague lorsque mes pieds ont intimé à la planche l'ordre de changer de direction. Libérant la torsion comme une éponge qu'on vient d'essorer, le roller qui s'ensuivit avait quelque chose d'inédit et pourtant évident. Pas hors normes d'un point de vue technique, mais incroyablement naturel dans l'exécution.
J'ai eu beau tenter de retrouver cette sensation au cours de l'heure de session qui me restait, je n'ai jamais réussi à remettre la main dessus. Vague après vague, je n'ai pas pu/su recréer cet engagement, cette bascule... cette conjecture presque magique de circonstances qui fait que, l'espace d'un instant, on surpasse ses propres limites et on se crée un nouvel objectif à atteindre. Un surf d'un niveau légèrement supérieur, mais que l'on sait à sa portée. Car on l'a déjà fait. Et ce sont ces petits progrès ridicules qui, mis bout à bout, contribuent à nourrir l'espoir que chaque session sera une opportunité de faire un peu mieux que la précédente.
Et que, en dépit des conditions de merde, du froid, de la fatigue... ça vaut toujours le coup d'y retourner.